La tension monte à la rédaction de France Télévisions après la diffusion, le 18 octobre, d'un reportage immersif de 12 minutes sans commentaire au sujet des violences du week-end. Le sujet a été fermement critiqué par de nombreux téléspectateurs. La CGT exige même la démission de l'équipe éditoriale du 20H de Laurent Delahousse.
Dans Télérama, Valéry Lerouge, président de la Société des journalistes (SDJ), dénonce une décision prise dans l'urgence. France 2 avait préféré supprimer l’interview d’Angèle, en total décalage avec l’actualité.
À nos yeux, le journal tenait la route jusqu’à 20h44. Puis, c’est le dérapage, total et non contrôlé, avec cette séquence qui est un ovni. Une analyse que nous partageons à peu près tous, rédacteurs, chefs de service et même certains rédacteurs en chef. On est tous unanimement heurtés par cette séquence
(…) Lancer la réalisation d’un douze minutes à 15 heures, avec une journaliste qu’on fait revenir de toute urgence et un monteur qui découvre les rushes, ne peut pas techniquement aboutir à un sujet de qualité. Je pense qu’ils ont un peu péché par excès d’optimisme.
La direction n'a été mise au courant que c'était du « no comment », qui nécessite un temps important de montage des images. Lorsqu’elle l’a appris, il n'y avait pas de plan B et la séquence a été diffusée.
Dès 23 heures, j’ai échangé avec le directeur de l’info au téléphone. Puis lundi, nous avons reçu une avalanche de mails et de SMS. Les équipes habituelles du 20h30 (…) sont assez meurtries, car elles passent leur temps à essayer de fabriquer des sujets qui tiennent la route. Un résultat éclipsé par cet objet non identifié, qui n’est même pas passé au mixage. Douze minutes non mixées, je n’ai pas le souvenir que ça soit déjà arrivé !
À son tour, le Syndicat National des Journalistes (SNJ), incluant la majorité des journalistes de France 2, critique fermement la séquence, demande « un débat éditorial interne à la hauteur de cet enjeu » et demande « un retour à la raison » dans un communiqué :
« Nous n'étions pas d'accord. Ce qui a été diffusé ce week-end dans les journaux télévisés de France 2 ne reflète pas le choix de toute la rédaction. Le message porté aujourd'hui en assemblée générale est sans équivoque.
C'est désespérant, la fascination pour la violence des images, leur caractère inédit, ce qui peut faire du buzz sur les réseaux sociaux, l'emportent sur le cœur de notre mission : le droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste.
Le sentiment est largement partagé : nous avons renoncé à donner des clefs pour comprendre la complexité du monde. Le week-end dernier est l'apothéose de ce naufrage éditorial, reconnu par la direction elle-même, noyée sous les réactions de notre public sidéré, qui réclame le retour d'un vrai service public et non un nouveau canal pour attiser la haine et la peur dans notre pays.
(…) Nous voyons aujourd'hui toutes les limites et les vices d'un fonctionnement en vase clos qui exclut la grande majorité des journalistes (considérés comme des exécutants) de l'essentiel des discussions éditoriales. Il faut en finir avec la confiscation du 'journal de la rédaction' par un tout petit nombre de hiérarques tout-puissants ».
Le directeur de l'information, Philippe Corbé a déjà fait son mea culpa, en début de semaine, sur le site de Franceinfo : « Comme nous le faisons régulièrement (…) nous avons proposé un reportage long format avec une écriture différente. Nous aurions dû être plus clairs, en contextualisant davantage. Laurent Delahousse a bien précisé que c’était un document en immersion, mais nous aurions dû être plus lisibles dans le bandeau et donner davantage d'informations contextuelles dans le montage et le commentaire ». La distinction avait pourtant été faite en introduction en évoquant deux « histoires parallèles » (manifestations pacifiques et violence). « Cela n’était pas suffisant, nous ne pouvons que le regretter, et nous aurions dû être plus précis dans le montage, la contextualisation et le commentaire pour qu’il n’y ait pas de confusion » a conclu Philippe Corbé.